Promeneur, si un jour tu t’aventures sur le chemin rural prenant naissance à l’intersection des routes de Bellefond - Toison d’Or - Langres, en parcourant ce chemin sur une distance d’environ 2 km tu trouveras sur la droite un petit boqueteau. Ce dernier est difficilement franchissable, car les ronces et les arbres morts enchevêtrés forment barrage. Toutefois, à la corne Nord-Est de ce petit bois se trouve une stèle portant l’inscription suivante :
Ici fut tué lâchement par des Allemands le 23 mars 1945 Henri GIROUX soldat de la 1ère Armée.
Jeunesse, souviens toi du teuton.
De nos jours, faute d’entretien et malgré la présence d’une cocarde du souvenir français , cette stèle et ce lieu se sont énormément dégradés. Mais en 1946, lors de son inauguration, elle avait fière allure.
Pour mieux comprendre pourquoi le 23 mars 1945, Henri GIROUX trouva une fin tragique en ce lieu, remontons le temps, au 6 juin 1944, date du débarquement de Normandie.
Henri GIROUX
au Maquis Liberté
Dans toutes les régions françaises, l’annonce du débarquement des Alliés en Normandie, fut marquée par un afflux massif de jeunes volontaires dans les maquis. Ces derniers virent leurs effectifs gonflés en l’espace de quelques semaines. C’est donc au mois d’août 1944, que le jeune Henri GIROUX rejoint le maquis Liberté dans les forêts de Francheville. Il participera avec ce groupe de maquisards à quelques opérations contre l’occupant, jusqu’au 11 septembre 1944, date de la libération de Dijon. Ce 11 septembre en début d’après-midi, tous les groupes de maquisards de la région (groupes Liberté, Tarzan, Surcouf, Saussy), soit près de deux mille hommes, font leur entrée dans la ville.
Le lendemain, Henri GIROUX et les hommes du maquis Liberté cantonnent à la caserne Heudelet. Là, un officier recrute des volontaires pour s’engager dans l’armée régulière. Henri Giroux avec environ 180 autres maquisards s’engagent dans le Régiment Bourgogne. Ce régiment sera rattaché au 8ème Régiment de Tirailleurs Marocains et fera partie de la 1ère Armée Française commandée par le Général de Lattre de Tassigny.
Début octobre, le Régiment d’Henri GIROUX cantonne dans un petit village proche de Besançon. Puis, après une formation militaire réduite à sa plus simple expression, les hommes du Régiment Bourgogne sont regroupés à l’Isle-sur-le-Doubs en prévision de l’offensive pour la libération de l’Alsace.
La bataille d’Alsace
Le jour de la grande offensive est fixé au 14 novembre 1944. Ce sera le baptême du feu pour Henri GIROUX. Le Régiment Bourgogne attaque Ste Marie et subit ses premières pertes. Puis, aux côtés des troupes américaines, ce sera la marche en avant et la libération des Vosges et de l’Alsace. A la fin du mois de décembre, la 1ère Armée est littéralement à bout de souffle. Les pertes sont importantes, 12 113 hommes en décembre contre 7 508 en novembre. Les munitions n’arrivent plus, quant aux renforts ils sont pour ainsi dire inexistants, car l’Armée Française est composée d’engagés volontaires et hormis les F.F.I. et les troupes d’Afrique, peu de jeunes français des zones libérées s’engagent. Les soldats ont combattu dans des conditions très difficiles, dans le froid, sous la pluie et le neige, médiocrement équipés pour de telles conditions climatiques. Les unités coloniales souffrent énormément de ce climat et beaucoup seront évacués pour gelures, surtout en janvier où la température descendra en dessous de – 20°C. Fin janvier, la 1ère Armée piétine devant Colmar où les Allemands résistent avec acharnement. Il faudra aux Français et aux Américains plus d’un mois pour réduire cette poche de Colmar. Mais le 9 février, à l’aube, les derniers défenseurs de la poche décrochent.
De Lattre peut alors diffuser le communiqué suivant : « Au vingt et unième jour d’une âpre bataille, au cours de laquelle les troupes américaines et françaises ont rivalisé d’ardeur, de ténacité et de sens manœuvrier, l’ennemi a été chassé de la plaine d’Alsace et a dû repasser le Rhin… »
Début mars, le Régiment Bourgogne cantonné le long du Rhin vers Marckolsheim, attend de pouvoir franchir celui-ci . Profitant de cette accalmie, un grand nombre de soldats sont envoyés en permission. C’est le cas pour Henri GIROUX qui retrouve le village de Ruffey-les-Echirey, goûtant chez ses grands-parents un repos bien mérité après 5 mois de campagne.
Le Drame
Dans la matinée du vendredi 23 mars 1944, Henri Giroux part effectuer une petite balade dans la campagne alentour. Hélas, en pénétrant dans un petit bois de sapins, il se trouva au mauvais endroit au mauvais moment !
Ne le voyant pas rentrer à la maison, ses grand-parents s’inquiètent. Dans l’après-midi l’alerte est donnée, on part à sa recherche. Indice important, un habitant du village qui était dans son champs indique avoir discuté avec Henri, puis l’avoir vu se diriger vers le petit bois. Vers 18 heures, peu avant la tombée de la nuit, des hommes se rendent sur place. L’un deux voit dépasser d’un buisson une paire de chaussures. Le corps d’Henri GIROUX est là, sommairement dissimulé sous des branchages fraîchement coupés. Il a la gorge tranchée et le crâne défoncé. Sur son front est tracé une croix de Lorraine. Visiblement ces entailles ont été faites avec la lame d’un couteau ! Non loin du corps ils trouvent les cendres d’un feu de bois et les reliefs d’un repas.
La gendarmerie d’Arc-sur-Tille est immédiatement prévenue. Arrivés sur place, les gendarmes font rapidement le lien avec deux prisonniers de guerre allemands qui viennent de s’évader. Ordre est donné à toutes les gendarmeries de la région de redoubler de vigilance et de les rechercher activement. Les deux fugitifs seront retrouvés la nuit même.
Le Bien Public du mercredi 28 mars 1945 relatera les faits en ces termes :
Un jeune soldat est égorgé près de Ruffey-les-Echirey
Les assassins sont-ils des évadés Allemands dont l’un a été abattu ?
Le vendredi 23 mars, Henri GIROUX, soldat au 1er régiment de Bourgogne, en permission dans sa famille, ne rentrait pas à Ruffey. Des recherches furent entreprises et on découvrait, dans un boqueteau, le corps du malheureux. Il avait la gorge tailladée et le crâne défoncé. Près de lui on trouvait des os de poulet, des poireaux et les cendres d’un feu de bois.
La gendarmerie d’Arc-sur-Tille prit l’affaire en main, des barrages furent établis par les habitants qui devaient rechercher plus spécialement deux prisonniers allemands aperçus dans la soirée. Samedi à 2 heures du matin, ils étaient arrêtés près de Montigny-sur-Vingeanne. L’un deux se jeta sur son gardien pour le désarmer. Mais il tomba, abattu par le second gardien, tandis que son camarade n’était que blessé.
L’enquête continue.
NDLR : Cet article qui devait paraître hier, a été reporté, par suite d’une déclaration de censure.
En apprenant le crime, plusieurs de ses copains de régiment venus en permission en même temps que lui, projettent pour le venger d'aller abattre des prisonniers de guerre enfermés dans le camp militaire d'Hauteville. Projet qui heureusement ne se réalisa pas.
Les obsèques eurent lieu le 27 mars et l’avis mortuaire passa le lendemain dans LE BIEN PUBLIC, n° 64 du mercredi 28 mars 1945
Mr et Mme GIROUX Ferdinand ses parents,
Mr et Mme BONNARD, Mme Veuve GIROUX ses grand-parents,
Mlle GIROUX Fernande sa sœur,
Mr BONNARD Auguste en captivité,
Mr et Mme LABORDE et leur fils
Les familles GIROUX Louis, GIROUX Armand, GIROUX Clément, Mme veuve MONNET et sa fille, ses oncles, tantes, cousins et cousines, tous ses parents et amis vous font part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver en la personne de GIROUX Henri, soldat de la 1ère Armée dans sa 22ème année à Ruffey-les-Echirey, le 23 mars 1945. Les obsèques ont eu lieu à Ruffey-les-Echirey, le 27 mars 1945 à 14h00.
L’amicale de Ruffey-les-Echirey a la douleur de faire part du décès de GIROUX Henri engagé volontaire, dans sa 22ème année. Les obsèques auront lieu le mardi 27 mars 1945 à 14h00. Réunion au domicile mortuaire, à Ruffey-les-Echirey.
Le 29 mars, un court entrefilet dans le Bien Public donnera les précisions suivantes sur cette affaire :
Le Meurtre de Ruffey
Le prisonnier allemand rescapé, interrogé, déclare avec énergie que son camarade et lui-même sont absolument innocents du meurtre du soldat Giroux.
Cependant de fortes présomptions pèsent contre eux et jusqu’à présent, les preuves réunies par la gendarmerie indiquent leur culpabilité.
Henri GIROUX fut inhumé au cimetière d’Echirey, dans la travée réservée aux militaires .
Aujourd’hui, cette tombe est à l’abandon, comme plusieurs autres de soldats Mort pour la France durant les guerres de 1914-1918 et 1939-1945 !
En 1946, pour l’anniversaire de sa mort, une souscription fut lancée dans le but d’ériger une stèle sur le lieu du drame.
Lors de la séance du conseil municipal du 21 mars 1946, les conseillers approuvent la délibération suivante :
Le Conseil décide de faire l’achat d’une gerbe de fleurs qui sera déposée au monument élevé à la mémoire de Giroux Henri, assassiné par les Allemands le 23 mars 1945 et de faire une collecte parmi la population dont le montant sera affecté à l’entretien du-dit monument.
Gilles VAUCLAIR