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Concours de nouvelles de la ville de Paray-le-Monial
Edition 2005 - 2006 : 1ER prix
Dix minutes en tramway
Par Simon SANTHUNE - Nancy


Hector est trempé jusqu'aux os. Il aime bien dire à qui veut l'entendre qu'il hait les parapluies, mais aujourd'hui il regrette de ne s'en être jamais acheté. Il a traversé toute la ville pour rejoindre son agence immobilière et poser son chèque de loyer. Après avoir copie usement arrosé le comptoir de l'hôtesse d'accueil, il sort. Sous ce déluge il n'a aucune envie de flâner dans les rues selon son habitude, et encore moins de rentrer à pieds. Hector aime bien dire aussi qu'il n'a pas besoin des transports en commun pour se déplacer dans la ville, que ses jambes sont le meilleur véhicule qu'il connaisse, cependant il est bien résolu à rentrer chez lui en tramway. Courant sur le trottoir, la tête enfoncée dans son col pour ne pas laisser à la pluie l'opportunité de s'engouffrer le long de son cou, il gagne la station la plus proche. Enfin à l'abri, il remercie le ciel de n'avoir pas péri noyé sous les trombes d'eau, bien que ce soit le ciel lui- même qui lui envoie ces intempéries. Hector est du genre à pouvoir parler des heures de la pluie et du beau temps, sans se rendre compte qu'il ennuie ses amis. La malchance le poursuit, le prochain tramway ne passera pas avant un quart d'heure. Un dilemme le tiraille : d'habitude il n'attend pas, il rentre à pieds. Mais cette pluie le décourage, il attendra. Alors que le décompte des minutes lui semble interminable, il observe les citadins se presser de plus en plus nombreux sous l'abri. Les gens sont amusants à regarder. A sa droite, une jeune fille au téléphone ne supporte pas son regard et tente de se cacher derrière un panneau publicitaire, puis derrière une dame corpulente. Presque à côté de lui, un homme s'avance de trois pas toutes les quinze secondes pour vérifier que le tramway ne pointe pas son nez à l'horizon. Puis il revient s'appuyer sur son poteau en oscillant du corps. Un couple de personnes âgées se dispute gentiment à qui portera tel ou tel sac, puis se sourient en partageant leurs trésors. Une femme, la cigarette successivement à la main et aux lèvres, change sans cesse de place pour toujours revenir à la même, puis recommence son manège. Il n'y a qu'une personne dont Hector ne s'amuse pas, parce qu'il ne la remarque pas. C'est une fille encapuchonnée, bien au chaud dans son manteau, une fille ordinaire qui attend le tramway. Hector a bien l'impression que leurs regards se sont croisés à deux reprises, mais il ne s'en étonne pas. Avec cette foule, chacun est bien obligé par moment de croiser le regard des autres. Bien qu'il soit arrivé presque le premier, Hector n'ignore pas qu'il devra certainement se battre pour avoir une chance d'embarquer. Et puis, après tout, il a tout l'après- midi devant lui, et il déteste se sentir prisonnier de la foule. Il décide d'attendre le prochain passage, qui ne tardera pas. Lorsque le tramway s'arrête, déjà fort rempli, et qu'effectivement chacun se jette sur les portes encore fermées, Hector ne bouge pas d'un pouce, résigné et indifférent à l'égard de cet attroupement. Une jeune fille, prise au piège dans le flo t de chair humaine, s'écarte du champ de bataille et vient se ranger à un mètre d'Hector. Comme lui, elle a décidé depuis plusieurs minutes d'attendre le tramway suivant. Comme il jette un regard circulaire autour de lui, plus par ennui que par curiosité, Hélène s'imagine que ses yeux l'interrogent. Elle lui dit simplement, d'un ton rieur : - Ce n'est pas la peine. Et parce qu'Hector a toujours eu à cœur de répondre aux personnes qui osent parler amicalement : - Je ne crois pas non plus. Le suivant est juste derrière, il sera certainement moins rempli. La conversation aurait dû s'arrêter là, parce que la courtoisie ne doit jamais laisser place à l'insistance, parce qu'Hector et Hélène ne se sont jamais vus et ne se reverraient jamais plus, et parce qu'au milieu du tumulte régnant dans le véhicule, il est improbable qu'ils se retrouvent côte à côte. Hector valide son ticket. Il est serré de toutes parts, et peine à sortir son porte-cartes pour y remettre le titre de transport. Il fait tomber un papier, range difficilement ses affaires dans sa poche, et le ramasse. Il parvient enfin à revenir à une relative sérénité, quand il se retourne. Debout à côté de lui, plongeant son regard dans le sien, Hélène est là. Cela est somme toute logique. Elle est rentrée jus te derrière lui, elle a donc été poussée par les autres jusqu'à ce que plus rien ne puisse bouger. C'est ce que se dit Hector. Et la conversation reprend où elle s'était arrêtée, c'est à dire nulle part. Les gens ordinaires s'évertuent souvent à chercher des choses intelligentes à dire, des grandes vérités à déclamer, faute de quoi ils préfèrent se taire. Pour Hector et Hélène, c'est tout le contraire, ils ne parlent jamais autant que pour dire des choses inconséquentes nées de raisonnements loufoques. Pour l'un comme pour l'autre, c'est une façon originale d'aborder quelqu'un, et de garder une légèreté si chère à leurs yeux. Ce qui n'est pas banal, c'est que deux personnes aussi rares se soient retrouvées côte à côte dans un tramway. - Il fait chaud dans ce tram, commence Hector. - Oui, c'est sûr que c'est autre chose que dehors sous la pluie. Mais je pense qu'il faisait encore plus chaud dans le premier. - Ça faisait vingt minutes que j'attendais, je pouvais bien encore attendre un peu. - Ah quand même ! - Au moins j'ai eu le temps de sécher un peu. Oui mais vous auriez mieux séché dans un tram. - Mais dans le tram ce n'est pas pratique, on mouille tout le monde, on se fait engueuler. Et puis c'est bien de se sécher les cheveux dehors. S'il fait trop chaud ils gonflent, comme au sèche-cheveux. - Alors vous êtes pour le séchage en douceur. - Le séchage progressif. D'abord en attendant le tram, puis dans le tram. Tandis qu'ils parlent, un sourire monte sur leurs deux visages, un sourire qui ne les quittera plus jusqu'au moment où l'un d'entre eux quittera l'autre. - Mais tout ça est cruel, reprend Hector, de toute façon en sortant on se fera mouiller de nouveau. - Oui c'est classique. On se sèche pour se remouiller après, s'amuse Hélène. - Et ça devient un cercle vicieux. C'est dommage, il paraît qu'il faisait chaud ici la semaine dernière. - Il a fait beau oui. - Alors j'étais à Nancy il faisait moche, je suis parti en vacances il a fait beau, et je reviens pour la pluie. - C'est parce que vous êtes revenu qu'il pleut, dit Hélène avec son sourire malicieux. Moi je suis partie il a fait un sale temps, et quand je suis revenue il y a eu du soleil. C'est parce que la ville était contente de me revoir. - Je ne pense pas. A mon avis le temps ça ne se règle pas comme ça du jour au lendemain, il doit y avoir une inertie. La semaine où vous êtes partie le ciel était content, mais le temps qu'il s'accorde au beau fixe, vous étiez déjà revenue. Alors il s'est décidé à revenir à la pluie, mais là encore il faut le temps de bien faire les choses. Comme je suis revenu il devrait faire beau la semaine prochaine. Eh non ! Elle ne me plaît pas beaucoup votre explication, je préfère la mienne, rit Hélène. A la mesure de leur conversation le tramway avance, et leurs regards se font complices. Ils semblent s'être trouvés dans leur humour partagé, et le plaisir de la rencontre. - On dit souvent que l'humeur des gens s'accorde à l'humeur du temps. Je me suis toujours demandé si ça ne pouvait pas être l'inverse, dit Hector. - Que l'humeur des gens... soit l'humeur... Hélène n'a pas tout saisi. - Quand j'étais gosse, j'avais parfois l'impression que quand j'étais très heureux il faisait beau, et quand j'étais triste il faisait un temps de chien. Je me disais que c'est le temps qui subissait mes humeurs. - Ah oui, pourquoi pas. Alors ça veut dire que dans cette ville il y a quelqu'un de très triste qui fait pleuvoir. C'est peut-être moi, non quand même pas, balbutie Hélène. En tous cas c'est une jolie façon de voir les choses. Alors il faut qu'on soit content. Sourions. Et les deux sourient d'un air stupide au milieu de la foule excédée par leur conversation sans queue ni tête. - Ou peut-être ce sont les Indiens du centre commercial qui ont chanté pour faire pleuvoir, continue Hector. - Les Indiens ? - Oui, il y a souvent un groupe d'Indiens qui jouent de la musique, chantent et dansent. - Il n'y en avait pas aujourd'hui. - Remarquez, c'est normal, s'il pleut ça ne leur sert à rien de danser pour qu'il pleuve. Quand il fait beau ils chantent, et quand il pleut ils répètent chez eux. - Mais ils n'ont pas des chansons pour ramener le soleil ? demande Hélène. - Non, pas eux, ce sont des Indiens de la pluie. Mais peut-être existe-t-il des tribus qui chantent pour le soleil. - Ou alors chantez. - Je ne crois pas, non. - Vous chantez faux ? s'amuse Hélène. - Je ne chante pas dans le tram, je n'ai pas envie de me faire jeter avant d'être arrivé. - Alors il faut chanter à partir de l'avant dernier arrêt. Comme ça vous arriverez à bon port, et vous aurez moins de mal à sortir du tram. - C'est une idée... - Non mais si vous chantez il risque de pleuvoir encore plus. Je ne chante pas faux, mais ce n'est pas très beau. - Il faut prendre des cours de chant, comme à la télévision. - Non merci. - Ils vont démarrer le casting bientôt. - Le casting, c'est une nouvelle émission ? - Non, le casting pour participer à la Star Académie. - Ah, je me disais aussi. Ils auraient pu inventer une TV réalité où ils font un casting pour sélectionner des gens, à qui ils vont apprendre à passer des castings, pour en sélectionner un qui aura droit de passer un vrai casting. - Non, quand même pas. - On ne sait jamais, comme je n'ai pas la télévision. Hector commence à devenir sensible à cette jeune fille qui le regarde sans a priori, avec toujours le sourire aux lèvres et le rire dans le ton et les yeux. Il a une impression bizarre, agréable mais qui le fait se sentir coupable. Il se demande jusqu'où cela va le mener. Et comme la capote en plastique de la poussette juste devant eux glisse et tombe à terre, il commente : - Protégez- vous qu'il disait... Ce qui fait rire Hélène, qui tente d'aider la femme embêtée avec ses trois enfants à remettre la capote. - Ça ne doit pas être agréable en-dessous, reprend Hector. - Bah, il est au sec. - Oui mais ça doit sentir le plastique. - Non, il est loin. - Mais il est complètement enfermé dedans. - Il a un petit nez, il ne doit rien sentir, réplique Hélène. - Non, même avec un petit nez il doit sentir le plastique. - Alors ce serait mieux qu'il soit mouillé ? - Non, mais sur les poussettes il existe des ombrelles accrochées pour protéger du soleil, n suffirait de faire la même chose avec un parapluie. - Oui mais avec le vent qui chasse la pluie il va être trempé quand même. - Alors un grand parapluie. De toute façon quand il pleut on ne sort pas son bébé. On laisse les chiens au chaud et on expose les enfants à la pluie et au froid, c'est paradoxal. Ce qui serait mieux, renchérit Hélène, c'est un parapluie énorme pour tout. - Ce n'est pas bête. En fait il faudrait peut-être un immense parapluie translucide à la taille de la ville. Dès qu'il pleut, hop ! le parapluie géant. Mais ça va coûter cher, et augmenter les impôts. - Alors les gens partiront de la ville. - Et donc il y aura moins de gens à protéger donc on pourra faire un parapluie plus petit pour moins de personnes, conclut Hector. Hélène interrompt ce nouveau sujet burlesque pour une question qui lui brûle les lèvres depuis quelques minutes : - Je peux te tutoye r, parce que tu ne dois pas être beaucoup plus vieux que moi ? - Bah, hésite Hector un peu curieux et toujours enclin à faire un peu de mystère, ça dépend l'âge que tu as. - J'ai 20 ans. - Bon, je ne suis pas loin, j'ai 22 ans, enfin je crois. - Tu n'es pas sûr ? C'est la vieillesse déjà ? - Non, j'ai un peu de mal à me dire que j'ai 22 ans, je ne passe pas le cap des 21. Et la crise de la vingtaine c'était terrible. - La crise de la vingtaine ? - Oui, c'est dur. Se dire que les années teenager sont derrière. - Ce sont les meilleures années qui sont là ! - Oui mais c'est déjà le début de la fin, et l'enfance est passée. Dépassant un arrêt, Hector s'inquiète. Dans quelques instants il devra sortir. Il aimerait continuer cette petite discussion très agréable avec Hélène. Il lui demande à tout hasard : - Tu descends à quelle station ? - En bout de ligne quasiment. - Parce que moi je vais devoir descendre à la prochaine. - C'est le moment de chanter alors ? lui demande-t-elle. - C'est surtout le moment de se battre pour arriver jusqu'à la porte. Le cœur d'Hector se met à battre plus fort, jusqu'à envahir ses tempes et l'assourdir presque. Il hésite encore un instant, et se dit que ce n'est pas raisonnable de continuer plus loin juste pour parler. Parce qu'il a à faire, et qu'une voix lui dit de partir maintenant. Alors sans même se demander leurs noms, sans décider une prochaine rencontre, et dieu sait s'ils y pensent, ils se Concours de nouvelles de la ville de Paray-le-Monial Edition 2006 - 2007 quittent simplement. Hector se sent attiré par Hélène, il n'a pas envie de se penche r pour l'embrasser, il sent que son corps est partant pour le faire de lui-même, comme un réflexe, qu'il réfrène cependant. H a mal de devoir s'en aller, mal de ne pouvoir se laisser aller à ce qui lui paraît comme une évidence. Il est comme bridé. Il est au bord du malaise tellement ses idées entrent en contradiction entre elles, il surchauffe. Il faut qu'il sorte. Il arrive à balbutier un : - Salut, j'ai été content de discuter avec toi. un peu pathétique, et manque trébucher dans l'enchevêtrement de jambes qui lui barrent le passage jusqu'à la porte. Dehors, il respire. Malgré son envie, il fait l'effort de ne pas se retourner. Et lorsqu'il fait le tour du tram pour finalement le dépasser par l'autre côté pour rentrer chez lui, il se retient encore de jeter son regard à travers les vitres et faire un signe à Hélène, à cette fille dont il ne connaît même pas le prénom. Le tramway s'en va, emportant tout espoir de retrouver un jour ce sourire si agréable. Dans l'esprit, dans le cœur et l'âme d'Hector, le dilemme était devenu trop pesant. Bien sûr cette discussion n'impliquait rien, mais en l'espace de quelques instants dans un tramway il avait éprouvé une décharge constante et grandissante. Il sentait que s'ils se revoyaient un jour, il s'éprendrait de cette fille. C'est l'anneau qu'il porte autour du doigt qui a gagné la bataille. ?