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Concours de nouvelles de la vile de Paray-le-Monial
Edition 2005 - 2006 : 2ème prix
Blessure de guerre
Par Jean-Claude MERESSE - Lille


Ce n'était pas mon pays natal ; pourtant, d'une certaine façon, j'y suis venu au monde puisque, en ce coin de campagne, je suis entré dans la vraie vie à travers la révélation de l'amour et l'approche de la mort. Je suis arrivé là, un matin d'été, à l'âge de huit ans. Je somnolais, à côté de ma mère, dans un train aussi indécis sur son itinéraire que les voyageurs qu'il transportait. De loin, le village paraissait comme suspendu au-dessus de la lande brumeuse qui l'emmitouflait dans une corolle ouatée de mystère. Bousculés par l'exode, nous fuyions depuis des jours sans bien savoir où nous nous arrêterions. Quand maman, depuis la vitre du tortillard, aperçut la pointe du clocher émergeant du brouillard, elle se leva pour saisir les valises : - Viens! C'est ici... On descend! Elle n'expliqua jamais si ce choix soudain lui avait été dicté par un pressentiment ou si, tout simplement, elle était au bout du rouleau et considérait que ce village marquait, au moins pour nous, le terme de la débandade. La première maison où nous pénétrâmes au sortir de la minuscule gare devait devenir la nôtre par la grâce de ses occupants, un couple de braves gens qui, face à notre désarroi, nous adoptèrent. Une route unique traversait l'agglomération. Jaillissant d'une forêt dense et noire, elle coupait le village en deux et butait, au-delà, sur un pont de pierre ; ensuite, elle s'élevait et, après avoir amorcé un long virage, disparaissait derrière un bouquet d'arbres. Sous le pont coulait un modeste filet d'eau qui constituait pour les gamins un espace ludique et, surtout, une frontière naturelle décrétée inviolable. Bien qu'il n'existât, pour surveiller le pont, aucun tour de garde organisé, l'alarme était régulièrement donnée par les garçons dont l'habitation était proche. Au premier mouvement inquiétant qui se dessinait en face, une estafette enfourchait sa bécane et déclenchait la mobilisation générale. Nous nous rassemblions dans une impasse, derrière la mairie pour nous mettre aux ordres du stratège incontesté qu'était Jojo, le fils du boucher-charcutier. Au signal, nous brandissions nos armes, taillées pour la plupart dans le bois des arbres et perfectionnées par l'adjonction de morceaux de métal de récupération ou de bouts de caoutchouc. - Sus à l'ennemi! Dans un grand fracas de galoches, nous nous précipitions vers le pont, prêts à en découdre pour défendre notre intégrité territoriale et repousser l'envahisseur - forcément fourbe et cruel! - venu du bourg voisin. C'était notre guerre et elle se prolongeait chaque nuit dans nos rêves qu'une réalité martiale rehaussait d'un héroïsme naïf et ponctuait d'exploits exceptionnels. Nous ignorions l'autre, la vraie, celle des adultes. Certes, en tendant l'oreille en direction des conversations chuchotées des grandes personnes ou des émissions de radio-Londres, nous en percevions la rumeur mais comment aurions- nous pu nous passionner pour un conflit qui ne nous offrait aucun mouvement de troupe, aucune bataille, aucun coup de feu! Après deux mois de séjour dans ce coin isolé, je n'avais aperçu qu'un seul véhicule allemand qui, d'ailleurs, s'était probablement égaré et avait tourné en rond plusieurs fois sur la placette de la gare avant de s'engager sur la route du pont pour disparaître à jamais. Au contraire, lorsque nous nous lancions à l'assaut des positions conquises par les garnements du bled voisin, les balles claquaient, les mitrailleuses crépitaient, les obus explosaient. Immense était alors notre courage qui nous lançait à la reconquête du bien convoité, mètre par mètre, à l'arme blanche, dans l'odeur acre et exaltante de la poudre, afin d'affirmer l'inaliénabilité de notre possession et y planter notre drapeau, un bout de chiffon effiloché fixé au bout d'un manche à balai. Nous étions parfois submergés par le nombre des envahisseurs ou surpris par une manœuvre d'encerclement. Dans ces moments- là, Jojo le charcutier savait reconnaître ses erreurs et modifier la disposition de ses troupes en pleine déconfiture. Si cela s'avérait nécessaire, il ordonnait un repli prudent et nous regroupait dans l'impasse de la mairie, tacitement reconnue neutre par les deux parties. Il y tirait les leçons d'une retraite qu'il faudrait effacer de nos mémoires en portant l'offensive un jour prochain sur les terres de l'ennemi. Après nous avoir revigorés, il promettait des lendemains qui chantent. Dans son discours revenaient fréquemment les mots « honneur » et « vengeance » qui avaient, sur chacun des combattants, un effet « coup de fouet » semblable à celui de la gorgée de gnôle distribuée aux poilus avant de les pousser hors de la tranchée pour l'assaut. Nous regagnions nos foyers respectifs, défaits mais confiants dans l'avenir. Il était alors temps d'oublier la morsure douloureuse qu'avait subie notre orgueil afin de mettre au point l'alibi que nous allions servir à nos parents pour expliquer nos plaies et nos bosses. C'est au retour de l'une de ces équipées que j'échouai dans la cour d'une petite exploitation agricole de la rue du pont. Durant l'affrontement, j'avais relevé le drapeau qui s'était échappé des mains de mon copain Claude affalé dans la boue du chemin et m'apprêtais à le brandir lorsqu'un escogriffe du camp d'en face, aux épaules de déménageur, l'empoigna et se l'appropria. Plus sacrilège encore : il entreprit de l'utiliser pour me donner la bastonnade. Humilié par la vision de cette hampe abattue sur mon crâne et aveuglé par un voile de sang, je reculai à tâtons vers mes camarades eux aussi en mauvaise posture. Alors, Jojo survint : il lança aux autres quelques consignes puis me soutint sous les épaules pour m'obliger à rebrousser chemin. Nous quittâmes la zone de combat et pénétrâmes à l'arrière d'une petite grange que mon imagination, exacerbée par la douleur, transforma en hôpital de campagne. Je me laissai glisser sur la paille pour inventorier les dégâts : mon oreille saignait et ma cheville gauche était enflée. Jojo, avec le sérieux d'un médecin opérant sur la ligne de front, m'examina et diagnostiqua une entorse. Il m'ordonna d'attendre là les premiers soins. Ils se matérialisèrent peu après sous la forme d'une fillette inconnue. Elle s'arrêta, le temps de s'habituer à la pénombre, et me laissa ainsi la possibilité de contempler sa silhouette. Enfin elle s'approcha. - C'est toi, Bernard? dit-elle. J'avais la gorge sèche et demeurai muet, pétrifié par un bouleversement soudain de tout mon être. Oubliant toute souffrance, je savourais les délices de l'instant. La visiteuse s'accroupit devant moi et le bas de sa robe à fleurs qui dénudait largement ses épaules soyeuses s'étala en pétales sur le sol. Elle me paraissait sortie d'un conte, légère et diaphane, aussi irréelle qu'une fée. Son cou, très long, et sa joue, qu'éclairait une flaque de soleil, avaient de doux reflets d'opaline. Ses yeux, étirés, me parurent immenses, sombres, pénétrants et remplis de la gravité que nécessitait la situation. Elle ne se formalisa pas de mon silence : - Moi, c'est Marie... précisa-t-elle. Elle jeta dans la paille un petit ours en peluche démantibulé et entreprit de soigner ma plaie à l'aide d'un volumineux morceau de gaze. Tandis qu'elle badigeonnait et que je serrais les dents avec la hargne qu'affichent les héros de western quand on leur scie la jambe sans autre anesthésique que le contenu de la bouteille de whisky, je humais dans sa chevelure qui frôlait mon visage une odeur poivrée que, plus tard, j'ai retrouvée, hélas frelatée, sur la peau d'autres conquêtes. Ensuite, elle se pencha sur mon pied, confirma le diagnostic de Jojo et y posa un bandage. - Tu es très courageux! conclut-elle. Elle m'aida à me redresser et, bras dessus bras dessous, nous gagnâmes l'entrée de la ferme où elle me libéra d'un geste vague, sorte de caresse furtive. Lorsque j'eus accompli quelques mètres, elle me rattrapa et m'annonça : - Chaque soir, nous nous réunissons dans le pré, derrière la grange. Je compris qu'il s'agissait là non d'une invitation mais d'une injonction. Tandis que je m'éloignais en boitillant, ravagé par une passion toute neuve, je m'attendais à être interpellé une fois encore à cause de la peluche qui se balançait au bout de mon bras. Je l'avais ramassée dans l'espoir que sa restitution me permettrait de justifier une prochaine visite à sa propriétaire. Mais Marie évita tout commentaire, ce qui ajouta encore à notre complicité. Malgré ma blessure de guerre, j'avais envie de courir, de sauter de joie, de hurler pour expulser de moi cet excédent de puissance qui me faisait l'égal des princes charmants qui constituaient encore, à l'époque, les héros de mes lectures. J'aimais et j'étais aimé !... Je ne la revis pas ce soir-là. Mes vêtements en lambeaux plus encore que mes horions me valurent un coucher prématuré. Le lendemain, j'obtins néanmoins la permission de sortir. Entre-temps, j'avais appris que ma tendre infirmière était la fille d'un couple de citadins qui avaient fui la ville non par crainte des bombardements, mais parce que le père de Marie manifestait une sympathie plus que suspecte à l'égard de l'occupant. Jojo, toujours bien informé grâce aux ragots qui traînaient dans la boutique paternelle résuma son point de vue avec une mine de dégoût : - C'est un collabo! Lorsque je pénétrai dans le pré, ce soir- là, une dizaine d'enfants étaient assis en cercle et jouaient au mouchoir. Dès qu'elle m'aperçut, Marie se leva, stoppa d'un geste autoritaire le jeu et vint à ma rencontre. Elle m'embrassa devant toute la bande, authentifiant par ce geste une relation particulière. Puis elle se tourna vers les autres, garçons et filles qui n'avaient émis ni commentaire désobligeant ni ricanement intempestif, pour déclarer: - Bernard est blessé ; il ne participera pas au jeu... Me prenant par la main, elle m'introduisit dans le cercle, à côté d'elle. Cette soirée compte parmi les plus belles de mon existence. Marie ne cessa de se pencher vers moi pour des confidences dont le contenu m'échappait complètement, préoccupé que j'étais à affronter une situation nouvelle pour moi : le grand amour. Rougissant et bredouillant, je m'efforçais de ne pas perdre la mise. A la nuit tombante. Marie me fît un brin de conduite. Au moment de la séparation, je pris l'initiative du baiser. Il fut plutôt maladroit mais, en dérapant, il mena ma bouche tremblante de la joue tiède et veloutée jusqu'à la commissure humide et sucrée des lèvres. Ce contact déclencha une onde électrique dont je ressentais encore les effets ravageurs le lendemain matin, au réveil. Nous vécûmes ainsi, durant une semaine, des heures exquises et lumineuses qui me conduisirent à déserter les rangs de l'armée de Jojo. Notre expérience amoureuse ne progressa guère mais notre liaison se fortifia et il me semble que nous n'étions pas loin de considérer, Marie et moi, lors de nos tête-à-tête interminables, que notre couple s'installait déjà dans la durée. Et puis il y eut cet abominable matin. Quand j'apparus dans la cuisine, au lever, ma mère et nos hôtes ne parlaient que de la tragédie. Je reconstituai les faits en recollant les bribes d'informations que je récoltai dans le village et, surtout, auprès de Jojo : la veille, en début de soirée, on avait cogné violemment à la porte de la maisonnette où vivaient les parents de Marie. C'est son père qui vint ouvrir. Il y eut un bref dialogue puis une rafale et, enfin, le bruit sourd d'un corps qui s'affale, accompagné du vrombissement d'un moteur de voiture. Marie était orpheline. On évoquait soit une vengeance personnelle soit une exécution en bonne et due forme décidée par la Résistance. Pas de doute, cette fois, nous y étions, dans la guerre, la vraie, et elle avait l'odeur fétide de la mort. Je n'eus pas l'occasion de dire adieu à ma petite fiancée. Je ne pus que l'apercevoir quand, le lendemain, elle partit pour une destination inconnue en compagnie de sa mère. J'avais monté la garde toute la journée, dissimulé par un coin de mur, à proximité de sa petite maison. Dans l'après-midi, une traction avant noire vint se ranger le long du trottoir et, immédiatement, deux ombres frêles s'y engouffrèrent. La voiture passa en trombe. Il me sembla que Marie se tournait vers moi. Souvent, depuis, en ravivant mes souvenirs, j'ai tenté de redonner consistance à cet instant que je vécus comme la dernière bribe d'un bonheur émietté. La femme que je viens de quitter s'appelle Marie. C'était, au fond, le seul point commun qu'elle avait avec mon premier amour dont je ne lui ai jamais parlé. Souvent, elle m'a interrogé sur cette manie - stupide, selon elle - qui consistait à garder en permanence, sous mon oreiller, ce petit ours que je lui ai présenté comme le « doudou » de mes premières années, une peluche décolorée, au poil avachi, que j'ai déjà rafistolée plusieurs fois. Le compagnon d'enfance de Marie...?