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Concours de nouvelles de la vile de Paray-le-Monial
Edition 2005 - 2006 : 3ème prix
Le charme selon Clamence
Par Michel REDERON - Nîmes


Profitant des premiers rayons de soleil qui faisaient fleurir les parasols le long des Grands Boulevards, ils se sont installés à la terrasse. Benjamin a calé la table qui ne savait sur quel pied ne pas danser et a demandé : - Alors, à quoi elle ressemble ta perle des îles ? - Tiens, regarde. - Elle n'est pas terrible ! - Tu es sévère, elle n'est peut-être pas vraiment jolie, c'est vrai, mais elle ne manque pas de charme... - Elle n'est surtout pas très jolie. - Alors là, tu exagères... encore une de tes formules à l'emporte-pièce qui sont censées être drôles et qui n'amusent que toi. Non honnêtement, tu ne trouves pas qu'elle a du charme ? - Je ne sais pas, peut-être ? Mais le charme c'est quoi au juste ? - Le charme ! Tu ne sais pas ce qu'est le charme ? - Non ! Pas vraiment. - Tu plaisantes, j'espère. - Pas du tout, je suis très sérieux. Tu me dis qu'elle n'est pas très jolie, je suis d'accord. Tu ajoutes qu'elle a du charme, moi je ne demande pas mieux que de te croire, encore faudrait- il que tu me dises ce qu'est le charme. - Mais enfin tu te moques de moi, le charme c'est... Enfin, tu sais bien tout de même, ne me prends pas pour un idiot. - Je ne te prends pas pour un idiot, j'aimerais juste que tu éclaires ma lanterne. Et que tu me dises ce qu'est le charme. - Et bien, le charme c'est... C'est l'attrait, la capacité de séduire, c'est... - C'est la séduction ? - Non, pas vraiment, enfin pas seulement. Le charme, c'est la faculté de séduire par d'autres moyens que la beauté. - Es-tu en train de m'expliquer que le charme c'est la séduction des femmes laides ? - Non, car il y a aussi de très jolies femmes pleines de charme, mais il y en a d'autres, tout aussi jolies qui en sont totalement dépourvues. Finalement tu as raison, le charme c'est très difficile à définir. Je crois que le charme, c'est un équilibre, une harmonie entre l'aspect physique et la personnalité. C'est une chose mystérieuse qui enveloppe certains d'entre nous et qui fait qu'au-delà des apparences, de ce qu'ils sont, de ce qu'ils font, de ce qu'ils disent, nous avons envie de mieux les connaître. Tu vois ce que je veux dire ! - Un peu, mais ce n'est pas encore très clair. Tu n'as rien de plus précis à m'offrir ? Personne n'a donc jamais défini le charme ? - Non, pas à ma connaissance. Beaucoup d'auteurs en ont parlé, de La Fontaine à Camus, d'Astolphe de Custine à Charles de Gaulle, mais aucun n'a donné de définition précise. - Voyons ce qu'en dit ton Adolphe machin... - Pas Adolphe, mais Astolphe, Marquis de Custine. C'était un écrivain français du 19eme, un peu oublié, je te l'accorde. Il a beaucoup écrit sur la Russie. - Et que disait- il du charme ton Marquis ? - Il disait : «Les femmes sans charme sont comme les poètes qu'on ne lit pas» - Oui... Ça n'éclaire pas beaucoup ma lanterne. Et le grand Charles ! Je serais curieux de savoir ce qu'il pouvait avoir à dire sur le charme notre grand homme. - Et bien il disait : «Certains hommes répandent, pour ainsi dire de naissance, un fluide d'autorité dont on ne peut discerner au juste en quoi il consiste. Il en va en cette matière comme de l'amour qui ne s'explique point sans l' action d'un inexprimable charme». - Inattendu ! De la part du Général, mais ça ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick. Voyons les commentaires des deux autres. - Je crains qu'ils ne t'aident pas beaucoup plus. La Fontaine n'est pas plus clair et Camus encore plus sibyllin. Clamence, le héro de son roman «La chute» déclare que le charme c'est : «Une manière de s'entendre répondre « oui » sans avoir posé une question claire». - Alors ça, pour être obscur, c'est obscur. Toi l'intello, tu vois ce qu'il veut dire? - C'est vrai que, sortie de son contexte, la phrase est un peu curieuse. Il faudrait que tu lises le livre pour la comprendre. - C'est une comédie ? - Non, pas vraiment, bien que l'ironie n'en soit pas absente. C'est un long discours sur l'innocence, la culpabilité, la difficulté de juger les autres et d'être jugé par eux... - Bon laisse tomber. Je crois que je ne comprendrai jamais cette phrase. On ne peut vraiment pas dire que l'aide des grands auteurs me soit très utile. - Parce que tu ne fais pas beaucoup d'efforts non plus. Je ne te trouve pas très positif aujourd'hui. Tu pourrais au moins, ne serait-ce que par amitié, tempérer un peu ton jugement sur ma nouvelle copine. - D'accord, j'ai mal dormi ! Mais reconnais, à ma décharge, que tout ce que je connais de cette femme tient sur un écran de portable à peine plus gros qu'un timbre-poste, alors, pour l'instant, je m'en tiens à mon premier jugement : elle n'est pas terrible. - Tu verras que tu changeras d'avis quand tu la connaîtras mieux. - Et où tu en es avec elle ? Vous filez le grand amour ? - Non, malheureusement pas encore, mais je pense qu'elle va bientôt craquer. - J'ai hâte de rencontrer cette perle... pleine de charme. - Arrête de déconner. Tiens, justement la voilà ! Une veste qui s'ouvre, un foulard qui se dénoue, une masse de cheveux défrisés qui retrouve sa liberté, un parfum de femme essoufflée mêlé au n°5 de Chanel. Marlène est là. Elle pose ses lèvres sur celles de Ludovic, s'excuse pour son retard, se plaint de la « chaleur intenable » qu'il faisait dans le métro, explique qu'elle a dû changer deux fois, semble découvrir Benjamin, l'embrasse distraitement sur la joue, regrette amèrement d'avoir mis ce tailleur en laine beaucoup trop chaud pour la saison, mais à sa décharge, la météo avait annoncé de la pluie, alors elle s'était dit que... Benjamin essuie discrètement une larme. Dans la brusquerie de son baiser furtif, Marlène lui a mis une mèche durcie de laque dans l'œil. Ce n'est pas grave, mais ça fait mal ! Il ne la quitte pas des yeux, fasciné par cette belle antillaise aux longues jambes. Elle est si grande, si mince qu'elle semble fragile et pourtant, quelle énergie ! Elle parle, elle plonge dans son sac à la recherche d'une adresse perdue, relève ses cheveux, les emprisonne en un chignon de fortune, puis finalement les libère d'un mouvement de nuque. Il peut l'observer à sa guise car elle ne le voit pas, il n'existe pas dans son monde à elle, il n'appartient pas à son environnement, elle n'est là que pour Ludovic. Elle ne ressemble pas du tout à la photo du portable. Elle est bien moins... enfin plus... enfin, très différente. C'est vrai qu'elle n'est pas très belle, enfin qu'elle n'a pas un visage... encore que... Par contre, quelle ligne et quelle allure, une sorte d'élégance animale qui donne à tous ses mouvements une grâce indéfinissable. Et puis cette peau, si brune, si fine dont on découvre le grain doré. Benjamin ne peut détacher son regard de ses mains, toujours en mouvement, de la fleur rosé clair de sa paume que ses doigts qui s'ouvrent font éclore à chaque geste. Pourquoi ne le regarde-t-elle pas ? Benjamin s'intéresse à toutes les femmes, pour peu qu'elles soient très belles. Il les adore, mais il ne les désire pas toutes. Une jolie femme, qu'il sait libre, sans liaison, ne lui inspire que de l'admiration. Il aime la fréquenter, la regarder, comme on contemple une œuvre d'art, un tableau, une sculpture, pour le choc esthétique et il en retire une jouissance comparable, mais sans plus. Par contre, s'il vient à apprendre que cette femme a une liaison, qu'elle appartient à un autre homme, que la posséder est chose possible, qu'elle n'est pas seulement une œuvre de Dieu destinée à la contemplation, alors naît en lui l'irrésistible envie de tenter sa chance. Mais encore faut- il qu'elle soit belle, et bien entendu, qu'elle ne soit pas la future conquête de son meilleur ami. Marlène, elle, n'est pas belle. Même Ludovic l'a reconnu. Mais alors pourquoi Benjamin est- il si malheureux qu'elle ne daigne pas lui jeter un regard ? Elle n'est peut être pas belle, mais elle a.. Un je ne sais quoi. Serait-ce cela le charme ? Ce petit nuage dans lequel elle semble flotter, cette mobilité de ses traits, l'expressivité de ses yeux qui semble compléter le sens des mots qu'elle prononce ; tour à tour, nuancer le propos, l'alléger ou au contraire le renforcer, lui donner plus de gravité, le faire peser de tout son poids. Serait-ce cela que Ludovic, Astolphe de Custine, Charles de Gaulle et Camus voulaient définir ? Mais Benjamin résoudra ce problème plus tard. Pour l'heure, il n'a qu'une préoccupation : attirer l'attention de Marlène... Un nouveau séisme autour de la table. Sophie, Charles, Luc et David arrivent ! Il n'y a pas assez de chaises, Ludovic en négocie une avec une table voisine et parlemente avec le garçon pour avoir un autre parasol. On se bouscule, on se tasse et on se resserre. - Pousse-toi un peu, laisse- moi à côté de David. - Non je vais être en plein soleil. - Alors viens là ! Donne- moi ta veste... Quelques minutes de confusion. Tout le monde a changé de place plusieurs fois, mais finalement tout rentre dans l'ordre. Charles est à côté de David, Sophie est à l'ombre et la veste de Ludovic en lieu sûr. Tiens ! Benjamin qui est le seul à ne pas avoir changé de place se retrouve à côté de Marlène. Près, tout près. Si près qu'il en est un peu gêné, un peu grisé par le parfum de la jeune femme qui l'envahit, par cette jambe contre la sienne, par ce bras nu qui le frôle, par ce visage si proche du sien. Ce visage qu'il peut observer à loisir car Marlène continue de l'ignorer. Elle vient de découvrir qu'elle a fait une année de fac avec Sophie : - Je me disais bien que ton visage ne m'était pas inconnu. C'était en première année à Nanterre. - Non, en seconde. J'ai fait ma première année à Montpellier. - Mais oui ! Tu as raison. C'était en seconde année, celle ou le recteur avait décrété que ... Benjamin la mange des yeux. Il ne l'écoute pas, mais il se contente de lire sur son visage les émotions qui passent, les souvenirs qui resurgissent... Mais pourquoi l'ignore-t-elle ainsi. Pas un regard, pas un mot. À plusieurs reprises, il a tenté de rentrer dans la conversation, de faire entendre sa voix, d'attirer son attention, mais en vain. C'est vrai qu'il est complètement étranger à ce monde là. Que pourrait- il bien dire de l'université, lui qui vendait des meubles dans une grande surface à l'âge où toute cette bande chahutait dans les amphis. Benjamin est désespéré. Il en oublie presque cette jambe qui semble se faire plus lourde contre la sienne. Heureusement que Charles est là pour le distraire un peu. Ils se connaissent bien, ils partagent la même passion pour le cinéma, mais le dernier film d'Almodovar les divise, ils pourraient en parler pendant des heures... alors ils en profitent, ne se rendent pas compte que les conversations se sont tues, que tout le monde les écoute. Enfin presque tout le monde, car Marlène son portable à l'oreille ne semble plus là. - Dépêchons-nous de commander, ordonne Ludovic, c'est toujours un peu long ici et moi je dois partir à deux heures au plus tard. - Moi aussi, dit Marlène qui vient de raccrocher. - Alors pizza pour tout le monde, ça ira plus vite ! - Ah non, dit Sophie, pas de pizza, moi je prends une salade ! Marlène hésite, elle veut également une salade mais prendrait bien aussi une pizza, mais c'est un peu gros. Alors brusquement elle se tourne vers Benjamin : - Tu ne partagerais pas une Napolitaine avec moi ? Miracle ! Elle lui a parlé. Bien entendu, il accepte, il est prêt à tout partager avec elle, mais elle ne le sait pas. Elle le sait peut-être ? Mais en tout cas elle ne le montre pas et lui est bien loin de s'en douter. Cette communion autour de la pizza les rend complices, ils communient, ils échangent, ils négocient : - Je n'aime pas trop les olives noires, je te les échangerais volontiers contre un anchois. Les anchois, j'adore ! Benjamin aussi aime les anchois, mais il est prêt à tous les sacrifices pour exister à ses yeux. Ludovic se sent un peu seul, un peu triste. Il se dit que c'était à lui de partager sa pizza. C'est lui le copain de Marlène, lui, le prétendant en titre, lui qui l'a amenée. Mais, cette fois, elle ne le lui a pas demandé. Il se dit qu'elle n'est vraiment pas ordinaire cette fille- là. Visiblement, elle les a tous conquis : Charles, Sophie, David et même Benjamin qui la trouvait laide et qui prétendait ne pas savoir ce qu'était le charme. Il faut qu'il se décide à lui parler, qu'il franchisse le dernier pas, fini le copinage, il faut passer aux choses sérieuses. Aujourd'hui ou jamais. Dans un instant, il lui proposera de la raccompagner et dans le taxi... Il n'en peut plus de ce repas qui s'éternise, il décide de brusquer les choses : - L'heure tourne les amis, si personne ne veut de dessert, je demande l'addition. - Moi je prendrais bien un dessert, dit Sophie, je n'ai mangé qu'une salade. Ludovic résigné lui passe la carte. - Dépêche-toi de choisir. On ne va pas passer l'après- midi là, Marlène est pressée et... - Oh non ! Ne vous inquiétez surtout pas pour moi, répond l'intéressée en glissant sa main dans celle de Benjamin qui se demande bien ce qui lui arrive, Je vais rentrer avec Benjamin, sa voiture est à deux pas. - Ta voiture ? Mais je croyais qu'elle était en révision et que tu étais venu en taxi, s'étonne Ludovic en jetant un regard désespéré à son ami qui bredouille une réponse confuse, bouleversé par cette main qui étreint tendrement la sienne. - Non... J'ai pas dit ça... J'ai la voiture de ma mère... Marlène le sort d'embarras. - Bon ! Il faut qu'on parte. Finissez sans nous, bon dessert, on vous embrasse et on s'appelle... Elle se lève et entraîne un Benjamin dépassé par les évé nements qui a juste le temps de glisser à l'oreille de Ludovic : - Finalement je viens de comprendre la définition de Camus. Je te jure que je ne lui ai posé aucune question claire. Et pourtant, elle vient de me répondre oui... Sans rancune ! Elle a tellement de charme.?